En Haïti, l’automédication n’est pas un simple comportement individuel, elle est devenue un véritable phénomène de société. Dans un pays où l’accès aux soins médicaux est souvent difficile, coûteux ou géographiquement limité, se soigner soi-même apparaît pour beaucoup comme une solution logique, parfois la seule possible. Pourtant, derrière cette pratique banalisée se cachent des risques majeurs pour la santé individuelle et collective, souvent méconnus ou sous-estimés.
L’automédication consiste à utiliser des médicaments sans prescription médicale, en se basant sur une expérience personnelle, un conseil d’un proche, d’un vendeur de pharmacie ou d’un voisin, ou encore sur une ordonnance ancienne réutilisée sans avis médical. En Haïti, cette pratique concerne toutes les classes sociales et tous les âges. Antibiotiques, anti-inflammatoires, corticoïdes, antalgiques puissants, injections intramusculaires et même perfusions sont parfois utilisés sans aucun encadrement médical.

Pour comprendre pourquoi l’automédication est si répandue, il faut d’abord regarder la réalité du système de santé. Les hôpitaux publics sont souvent saturés, manquent de matériel et de personnel, et les délais d’attente peuvent décourager les patients. Les cliniques privées, quant à elles, restent inaccessibles pour une grande partie de la population en raison de leur coût. À cela s’ajoutent l’insécurité, les difficultés de transport et l’absence de couverture médicale pour la majorité des citoyens. Dans ce contexte, aller directement à la pharmacie ou chez un vendeur de médicaments devient un réflexe compréhensible.
Il existe également une forte dimension culturelle. En Haïti, le savoir médical circule beaucoup par l’expérience collective. Une personne qui a déjà pris un médicament et qui a vu ses symptômes disparaître aura tendance à le recommander à d’autres, parfois pour des symptômes similaires mais d’origine totalement différente. Le médicament devient alors un remède universel, détaché de toute notion de diagnostic. Cette transmission informelle du “traitement qui a marché” est renforcée par la confiance accordée aux vendeurs de pharmacies, qui jouent souvent un rôle hybride entre commerçant et conseiller de santé.
Cependant, ce qui soulage à court terme peut nuire gravement à long terme. L’un des exemples les plus préoccupants est l’utilisation abusive des antibiotiques. En Haïti, il est fréquent de prendre des antibiotiques pour de simples maux de tête, des douleurs dentaires, des grippes ou des diarrhées, sans aucune confirmation d’infection bactérienne. Or, l’usage inapproprié des antibiotiques favorise le développement de résistances bactériennes. Cela signifie que les bactéries apprennent à survivre aux médicaments, rendant les infections futures plus difficiles, voire impossibles, à traiter. Ce problème ne concerne pas seulement l’individu, mais toute la société, car les bactéries résistantes se transmettent.
Les anti-inflammatoires non stéroïdiens, très utilisés pour les douleurs, les fièvres et les inflammations, représentent un autre danger silencieux. Pris de façon répétée, à fortes doses ou sur une longue période, ils peuvent provoquer des ulcères de l’estomac, des hémorragies digestives, une insuffisance rénale et aggraver l’hypertension artérielle. Beaucoup de patients ne font pas le lien entre leurs douleurs abdominales, leurs œdèmes ou leur fatigue et ces médicaments pourtant considérés comme banals.
Les corticoïdes constituent un cas encore plus inquiétant. En Haïti, ils sont parfois utilisés comme des médicaments “miracles” parce qu’ils soulagent rapidement la douleur, l’inflammation et donnent une sensation de mieux-être. Mais leur utilisation sans contrôle médical peut entraîner une baisse des défenses immunitaires, favoriser les infections, provoquer un diabète, une hypertension, une fragilisation des os et masquer des maladies graves. Chez certains patients, l’arrêt brutal après une prise prolongée peut même mettre la vie en danger.
Les injections, souvent perçues comme plus efficaces que les comprimés, sont également largement utilisées sans indication médicale claire. Outre le risque d’erreur de médicament ou de dosage, elles exposent à des infections graves lorsqu’elles sont réalisées dans de mauvaises conditions d’hygiène. Les abcès, les septicémies et la transmission de maladies infectieuses ne sont pas rares. Là encore, le danger est amplifié par la banalisation de la pratique.
Il serait cependant injuste de diaboliser entièrement l’automédication sans nuance. Dans un contexte de ressources limitées, une automédication raisonnée peut parfois soulager des symptômes simples et éviter une surcharge inutile des structures de santé. Le problème n’est donc pas l’acte de se soigner soi-même, mais l’absence d’information, de régulation et de limites claires. Beaucoup de personnes ignorent quels médicaments sont relativement sûrs à court terme et lesquels peuvent avoir des conséquences graves même après quelques prises.
Le danger le plus insidieux de l’automédication est qu’elle peut retarder le diagnostic de maladies sérieuses. Une douleur calmée par des antalgiques peut cacher une appendicite, un cancer, une infection grave ou une maladie cardiovasculaire. Une fièvre masquée par des médicaments peut retarder la prise en charge d’une infection potentiellement mortelle. Lorsque le patient finit par consulter, la maladie est souvent plus avancée, plus difficile à traiter et plus coûteuse, tant sur le plan financier qu’humain.
Face à cette réalité, la solution ne peut pas être uniquement répressive ou moralisatrice. Interdire sans proposer d’alternatives réalistes ne ferait qu’aggraver la situation. La priorité doit être l’éducation sanitaire de la population, en expliquant clairement, avec des mots simples, quels médicaments peuvent être utilisés ponctuellement, lesquels doivent absolument être prescrits par un professionnel, et quels signes doivent pousser à consulter sans attendre. Les pharmaciens et vendeurs de médicaments ont également un rôle clé à jouer en orientant les patients, en refusant certains produits sans prescription et en diffusant des messages de prévention.
L’automédication en Haïti est le reflet d’un système de santé sous tension et d’une population qui cherche avant tout à soulager sa souffrance. La considérer uniquement comme une faute individuelle serait une erreur. Elle est avant tout une réponse à une contrainte. Mais ignorer ses dangers serait tout aussi grave. Entre nécessité et danger, l’enjeu est désormais de transformer cette pratique risquée en un comportement plus éclairé, plus sûr et mieux encadré, afin de protéger non seulement les individus, mais aussi la santé publique du pays.





