En Haïti, la santé ne se joue pas uniquement dans les hôpitaux, les cliniques ou les centres de santé. Elle se construit – et parfois se détériore – dans les gestes simples du quotidien, souvent sans que l’on s’en rende compte. Dans les rues, les maisons, les marchés, les ateliers et les lieux de travail informels, de nombreux produits potentiellement toxiques sont utilisés chaque jour, non par ignorance ou négligence volontaire, mais par nécessité économique, par habitude ou par manque d’alternatives accessibles.

Parmi ces produits, on retrouve des substances bien connues de la population, comme l’« aniline » utilisée par les cireurs de chaussures, des pesticides agricoles vendus sans contrôle strict, des solvants industriels détournés de leur usage initial, des carburants manipulés à mains nues, ou encore des cosmétiques non réglementés importés ou fabriqués localement. Ces produits font désormais partie du paysage quotidien haïtien, au point d’en devenir presque invisibles. Pourtant, leurs effets sur la santé, à court et surtout à long terme, sont bien réels.
L’aniline, par exemple, est largement utilisée par les cireurs de chaussures pour donner un noir intense et rapide au cuir. Ce liquide sombre, souvent conservé dans de petites bouteilles sans étiquette, est appliqué directement à la main, parfois plusieurs dizaines de fois par jour. Dans la plupart des cas, il ne s’agit pas d’un produit cosmétique ou d’entretien homologué, mais d’un colorant industriel ou d’un mélange artisanal contenant des solvants et des dérivés chimiques potentiellement dangereux. L’exposition répétée par contact cutané et par inhalation peut entraîner des irritations, des troubles respiratoires, des maux de tête chroniques, et à long terme des atteintes plus graves du sang ou du système nerveux. Le risque est particulièrement élevé pour les cireurs eux-mêmes, qui y sont exposés quotidiennement pendant des années, souvent sans aucune protection.
Dans le monde agricole, l’usage des pesticides constitue un autre problème majeur. Beaucoup de produits utilisés dans les champs haïtiens sont importés de manière informelle, parfois interdits ou strictement réglementés dans d’autres pays. Les notices sont souvent absentes, rédigées dans une langue non comprise, ou tout simplement ignorées. Les agriculteurs manipulent ces substances à mains nues, sans masque ni gants, et les stockent parfois à domicile, à proximité des enfants ou des aliments. Les conséquences peuvent aller d’irritations cutanées et oculaires à des troubles neurologiques, hormonaux ou respiratoires. L’exposition chronique aux pesticides est également associée à une augmentation du risque de cancers et de troubles de la fertilité.
Les solvants et carburants représentent une autre source de toxicité quotidienne. Essence, kérosène, diluants, décapants ou colles industrielles sont souvent utilisés pour nettoyer, bricoler, réparer ou produire de manière artisanale. Dans de nombreux foyers, l’essence est conservée dans des contenants ouverts, parfois dans des espaces mal ventilés. Les vapeurs inhalées de façon répétée peuvent provoquer des vertiges, des troubles de la mémoire, des maux de tête persistants et, à long terme, des atteintes du foie et du système nerveux. Là encore, le danger est insidieux, car les effets ne sont pas toujours immédiats.
Les cosmétiques non contrôlés constituent un autre aspect préoccupant. Crèmes éclaircissantes, lotions, savons, maquillages et produits capillaires circulent abondamment sur les marchés. Certains contiennent des substances dangereuses comme le mercure, les corticoïdes ou des composés fortement irritants. Leur utilisation prolongée peut entraîner des lésions cutanées, des infections, des déséquilibres hormonaux et des atteintes rénales. Beaucoup de personnes associent encore ces produits à des standards de beauté ou à des promesses d’efficacité rapide, sans être informées des risques réels.
Il est important de souligner que l’utilisation de ces produits ne relève pas d’un manque d’intelligence ou de responsabilité individuelle. Elle s’inscrit dans un contexte économique difficile, marqué par la précarité, le secteur informel dominant et l’accès limité à des produits sûrs et réglementés. Quand un produit est bon marché, efficace à court terme et facilement disponible, il devient naturellement le choix privilégié, même s’il est dangereux à long terme.
La question centrale n’est donc pas de culpabiliser, mais d’informer et de proposer des solutions réalistes. Réduire l’exposition aux produits toxiques ne nécessite pas toujours des moyens coûteux. Des gestes simples peuvent déjà faire une différence significative. Aérer les espaces de travail et les maisons, éviter le contact direct avec la peau en utilisant des protections simples comme des sacs plastiques propres ou des gants rudimentaires, se laver les mains immédiatement après manipulation, ne pas stocker les produits chimiques à proximité des aliments ou des enfants, et limiter les mélanges improvisés de substances sont des mesures de base accessibles à beaucoup.
À plus long terme, il est essentiel que les autorités sanitaires, les organisations communautaires et les professionnels de santé s’impliquent davantage dans l’éducation du public. Une meilleure information sur les risques, une régulation plus stricte des produits importés, et le développement d’alternatives locales plus sûres pourraient considérablement améliorer la situation. La santé publique ne dépend pas uniquement des soins curatifs, mais aussi de la capacité d’une société à protéger sa population contre les dangers évitables.
En Haïti, les produits toxiques du quotidien représentent un problème silencieux, souvent relégué au second plan face aux urgences visibles. Pourtant, leurs effets cumulés affaiblissent progressivement la population, augmentent la charge des maladies chroniques et pèsent lourdement sur le système de santé. Prendre conscience de ces dangers est une première étape essentielle. Informer, comprendre et agir, même modestement, c’est déjà commencer à transformer la réalité sanitaire du pays.





