Pourquoi les AVC touchent de plus en plus de personnes jeunes en Haïti

Pendant longtemps, l’accident vasculaire cérébral, plus connu sous le nom d’AVC, a été perçu comme une maladie des personnes âgées. Dans l’imaginaire collectif, il concernait surtout les personnes de plus de soixante ans, fragilisées par le temps. Pourtant, en Haïti, cette réalité est en train de changer de façon inquiétante. De plus en plus de jeunes adultes, parfois à peine âgés de trente ou quarante ans, sont victimes d’AVC, souvent graves, parfois mortels, et trop souvent invalidants à vie.

Ce phénomène n’est ni un hasard ni une fatalité biologique propre aux Haïtiens. Il est le résultat d’un ensemble de facteurs médicaux, sociaux, économiques et environnementaux qui se combinent et s’aggravent dans le contexte du pays.

Un AVC survient lorsque le cerveau est brutalement privé de sang et donc d’oxygène. Les cellules cérébrales, extrêmement sensibles, commencent à mourir en quelques minutes. Contrairement à d’autres organes, le cerveau ne se régénère pas facilement. C’est pourquoi les séquelles peuvent être lourdes : paralysie, troubles de la parole, perte de mémoire, changements de comportement, voire décès.

En Haïti, l’un des facteurs majeurs expliquant la survenue précoce des AVC est l’hypertension artérielle. Beaucoup de jeunes adultes sont hypertendus sans le savoir. L’hypertension est souvent silencieuse. Elle ne fait pas mal, ne donne pas toujours de symptômes évidents, et peut évoluer pendant des années sans être diagnostiquée. Lorsque la pression artérielle reste élevée de façon chronique, elle fragilise les artères du cerveau, favorise leur obstruction ou leur rupture, et prépare le terrain à un AVC. Le problème n’est pas seulement la présence de l’hypertension, mais son absence de suivi. Même lorsqu’elle est connue, elle est souvent mal traitée, irrégulièrement contrôlée, ou abandonnée dès que les médicaments deviennent difficiles à trouver ou à payer.

Le stress chronique joue également un rôle central. La vie quotidienne en Haïti expose une grande partie de la population à une insécurité permanente, qu’elle soit économique, sociale ou physique. Le stress prolongé entraîne une activation constante du système nerveux et hormonal, augmentant la tension artérielle, la fréquence cardiaque et l’inflammation des vaisseaux. Chez un jeune adulte, ce stress n’est pas toujours perçu comme un problème de santé, mais ses effets sur le cœur et le cerveau sont bien réels et cumulatifs.

À cela s’ajoute l’alimentation. Les habitudes alimentaires, souvent dictées par les contraintes économiques, favorisent une consommation élevée de sel, de produits transformés, de bouillons industriels, d’huiles de mauvaise qualité et de sucres rapides. Ce type d’alimentation favorise l’hypertension, le diabète, le surpoids et les troubles du cholestérol, autant de facteurs qui augmentent fortement le risque d’AVC, même à un âge jeune.

Le diabète, justement, est de plus en plus fréquent chez les jeunes adultes haïtiens. Mal diagnostiqué ou mal suivi, il abîme progressivement les vaisseaux sanguins, y compris ceux du cerveau. Un diabète non contrôlé accélère le vieillissement vasculaire et rend les AVC plus précoces et plus sévères.

Un autre élément souvent sous-estimé est l’automédication. L’usage incontrôlé d’anti-inflammatoires, de corticoïdes, de médicaments injectables ou de produits traditionnels non réglementés peut augmenter la tension artérielle, perturber la coagulation du sang ou provoquer des atteintes rénales qui, indirectement, favorisent les AVC. Dans un contexte où l’accès aux soins est limité, beaucoup de personnes se soignent seules sans connaître les risques réels.

Certaines infections, encore fréquentes en Haïti, peuvent également contribuer au risque d’AVC chez les jeunes. Les infections chroniques non traitées, certaines maladies cardiaques d’origine infectieuse, ou encore des états inflammatoires prolongés peuvent favoriser la formation de caillots ou l’atteinte des vaisseaux cérébraux.

Il ne faut pas non plus négliger le retard dans la prise en charge lorsqu’un AVC survient. Beaucoup de personnes ne reconnaissent pas les signes d’alerte, consultent tardivement ou n’ont pas accès à des structures capables de prendre en charge l’urgence neurologique. Or, dans le cas d’un AVC, chaque minute compte. Plus le cerveau reste privé d’oxygène, plus les lésions sont irréversibles. Chez un jeune, cela signifie parfois des décennies de handicap, une perte de capacité de travail et une lourde charge pour la famille.

L’impact social des AVC chez les jeunes est immense. Il s’agit souvent de personnes en pleine activité professionnelle, soutiens de famille, parents de jeunes enfants. Un AVC ne touche pas seulement un individu, il désorganise toute une cellule familiale et fragilise davantage un tissu social déjà éprouvé.

Dire que les AVC touchent des personnes jeunes en Haïti ne doit pas conduire au fatalisme, mais à la prise de conscience. La majorité de ces AVC sont évitables. Le dépistage précoce de l’hypertension et du diabète, une meilleure information sur les signes d’alerte, une réduction de la consommation de sel, une meilleure gestion du stress et un accès plus régulier aux soins pourraient changer radicalement la situation.

L’AVC n’est pas une maladie de la vieillesse. En Haïti, il est devenu le miroir brutal de nos conditions de vie, de nos difficultés d’accès aux soins et de l’urgence d’investir dans la prévention. Protéger le cerveau des jeunes, c’est protéger l’avenir du pays.