En Haïti, l’hypertension artérielle est devenue une maladie presque banale, au point d’être souvent considérée comme une fatalité. Beaucoup la découvrent par hasard, lors d’une consultation pour un autre problème, ou pire, à l’occasion d’un accident vasculaire cérébral, d’une insuffisance cardiaque ou d’une insuffisance rénale. Pourtant, derrière cette apparente banalité se cache une réalité complexe, profondément enracinée dans les conditions de vie, l’alimentation, le stress social et l’organisation du système de santé.

L’hypertension n’est pas une maladie contagieuse, ni une maladie de la vieillesse uniquement. C’est une maladie silencieuse, lente, cumulative, qui se construit jour après jour, souvent sans symptômes, jusqu’à ce que le corps n’en puisse plus. En Haïti, presque tous les facteurs favorisant cette maladie sont réunis et se renforcent mutuellement.
L’un des éléments centraux est l’alimentation. Le régime alimentaire haïtien, tel qu’il est pratiqué aujourd’hui dans les villes comme dans les zones rurales, est souvent très riche en sel. Le sel n’est pas seulement ajouté consciemment lors de la cuisson ; il est présent de façon cachée dans de nombreux produits couramment consommés : bouillons cubes, poissons salés, viandes conservées, fritures, sauces industrielles. Le sel est utilisé pour rehausser le goût, conserver les aliments et compenser la pauvreté des ingrédients disponibles. Or, l’excès de sodium entraîne une rétention d’eau dans l’organisme, augmente le volume sanguin et impose une pression constante sur les parois des artères. À long terme, ces artères perdent leur élasticité, le cœur travaille plus fort, et la tension artérielle s’installe durablement à des niveaux dangereux.
À cela s’ajoute une consommation relativement faible de fruits et légumes frais, non pas par ignorance, mais souvent par contrainte économique. Les aliments les plus protecteurs contre l’hypertension, riches en potassium, en fibres et en antioxydants, sont souvent plus chers, moins accessibles ou plus difficiles à conserver. L’alimentation devient alors déséquilibrée, favorisant non seulement l’hypertension, mais aussi le diabète et l’obésité, qui aggravent encore la situation.
Le stress chronique joue également un rôle majeur. En Haïti, le stress n’est pas ponctuel, il est structurel. L’insécurité, l’instabilité politique, les difficultés économiques, le chômage, les transports pénibles, la peur permanente du lendemain maintiennent l’organisme dans un état d’alerte quasi permanent. Le corps humain n’est pas conçu pour fonctionner longtemps dans cet état. Le stress active le système nerveux sympathique et la sécrétion d’hormones comme l’adrénaline et le cortisol, qui augmentent la fréquence cardiaque et la pression artérielle. Lorsqu’il devient chronique, ce mécanisme de survie se transforme en facteur de maladie. Le cœur ne se repose jamais vraiment, les vaisseaux restent contractés, et la tension monte progressivement, parfois dès un âge très jeune.
Un autre facteur souvent sous-estimé est la sédentarité relative imposée par certaines conditions de vie urbaines. Si le travail physique reste courant dans certaines zones, de nombreuses personnes passent de longues heures assises, dans les transports ou dans de petits commerces, sans activité physique régulière structurée. L’activité physique est pourtant l’un des moyens les plus efficaces et les moins coûteux de réduire la tension artérielle, en améliorant la fonction des vaisseaux et la sensibilité à l’insuline. Son absence favorise l’hypertension et ses complications.
Le tabac et l’alcool interviennent aussi, parfois de manière indirecte. Le tabac endommage les parois des artères, les rend plus rigides et favorise l’athérosclérose. L’alcool, surtout consommé régulièrement et en quantité, augmente la pression artérielle et perturbe les mécanismes de régulation du système cardiovasculaire. Dans un contexte de stress et de précarité, ces substances deviennent parfois des moyens d’évasion, mais leur coût sanitaire est élevé.
À ces facteurs biologiques et sociaux s’ajoute un problème majeur : le dépistage insuffisant. Beaucoup de personnes hypertendues en Haïti ne savent tout simplement pas qu’elles le sont. La tension artérielle n’est pas mesurée régulièrement, même chez des adultes qui consultent pour d’autres raisons. L’hypertension étant souvent asymptomatique, elle progresse en silence pendant des années. Lorsqu’elle est enfin diagnostiquée, les organes cibles — cerveau, cœur, reins, yeux — sont parfois déjà atteints.
Même lorsque le diagnostic est posé, la prise en charge reste difficile. Les traitements existent, sont efficaces, mais leur accessibilité est inégale. Le coût des médicaments, l’irrégularité de l’approvisionnement, l’absence de suivi médical régulier et parfois la méfiance envers un traitement à vie compliquent l’adhésion. Beaucoup de patients arrêtent leur traitement dès qu’ils se sentent mieux, sans comprendre que l’hypertension ne se “guérit” pas, mais se contrôle. Cette discontinuité favorise les complications graves.
Il faut également mentionner la dimension génétique. Les populations d’origine africaine ont, en moyenne, une sensibilité accrue au sel et une tendance plus marquée à développer une hypertension précoce et sévère. Cette prédisposition génétique, lorsqu’elle est combinée à un environnement défavorable, agit comme un accélérateur de maladie. La génétique n’est pas une condamnation, mais elle rend la prévention encore plus cruciale.
Enfin, l’hypertension en Haïti souffre d’un problème de perception. Elle est souvent banalisée, appelée “pression”, traitée comme un simple chiffre, et non comme une maladie systémique grave. On consulte parfois plus facilement pour une douleur aiguë que pour une tension élevée, pourtant bien plus dangereuse à long terme. Cette banalisation retarde la prévention et favorise les drames évitables.
Comprendre pourquoi l’hypertension est si fréquente en Haïti, c’est comprendre que ce n’est pas une maladie isolée, mais le reflet d’un contexte global. Elle est le produit d’une alimentation contrainte, d’un stress chronique, d’un dépistage insuffisant et d’un système de santé sous pression. Agir contre l’hypertension ne peut donc pas se limiter à prescrire des médicaments ; cela implique aussi d’informer, de prévenir, de modifier progressivement les habitudes et de reconnaître que la santé cardiovasculaire est profondément liée aux conditions de vie.
L’hypertension n’est pas une fatalité haïtienne. Elle est un signal d’alarme. Plus tôt il sera entendu, plus de vies pourront être épargnées.





